LA SAISON DES PRUNES: L’épopée oubliée des tirailleurs africains à la rescousse de la France libre

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Dans un roman complexe, drôle, traversé d’une colère rentrée, l’écrivain camerounais Patrice Nganang montre l’origine de la «Françafrique» et le prix payé par les soldats noirs

Au Cameroun, on appelle «prunes» les fruits du safoutier. En ce mois de juin 1940,leur parfum flotte sur tout le pays. A Edéa, au bar de la Mininga, on les mange rôties avec des bananes plantains. C’est dans cette buvette-bordel que Pouka le poète a établi son «cénacle» d’apprentis versificateurs auxquels il prétend enseigner l’alexandrin. Mais ses disciples analphabètes vont bientôt lui échapper pour d’autres conquêtes que celles de la langue française: les meilleurs seront recrutés comme tirailleurs et envoyés au casse-pipe dans le désert libyen, pieds nus et armés de machettes, défendre la France contre les troupes italiennes et allemandes. Après Le Terroriste noir de Tierno Monénembo (Prix Kourouma 2013), voici un autre roman qui évoque le sort de ces soldats noirs, jetés dans une guerre qui ne les concerne en rien, oubliés par l’Histoire.

Romancier, poète et essayiste camerounais, Patrice Nganang a étudié la littérature comparée en Allemagne et enseigne à l’Université de Stony Brook, près de New York. Dans ce livre complexe, drôle, terrible, traversé de colères, habile et intelligent, il rend un magnifique hommage à ces héros malgré eux et raconte, du point de vue africain, un épisode oublié de la dernière guerre mondiale: la renaissance de la France libre à partir du Cameroun.

En août 1940, une pirogue aborde à Douala avec 22 hommes sous le commandement de celui qui deviendra, à titre posthume, le maréchal Leclerc. Avec l’appui de De Gaulle, il formera le premier régiment de la France libre, avec des cultivateurs, des pêcheurs, arrachés à leurs forêts et à leurs rivières et poussés vers le nord, le sable et la sécheresse. Et l’on voit une administration plutôt vichyste basculer vers la Résistance.

Patrice Nganang mêle la chronique villageoise d’Edéa à l’épopée guerrière. Plusieurs de ses personnages ont réellement existé: Louis-Marie Pouka (1910-1991), fervent admirateur et imitateur des poètes français, a laissé une œuvre abondante. Ruben Um Nyobé a été une figure essentielle de l’unification du pays et de la lutte pour l’indépendance. Il est mort assassiné en 1958. Mais en cet été 1940, ce sont deux jeunes intellectuels qui disputent de leur identité: «Il faut assumer la France en nous», plaide Pouka. «Pourquoi la France ne nous assume-t-elle pas?» rétorque Um Nyobé. Dans le roman, Pouka est un jeune idéaliste naïf, égocentrique, un peu vaniteux, pas très courageux. Um Nyobé est déjà le meneur d’hommes généreux qui deviendra le leader de l’Union des peuples du Cameroun.

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La Saison des prunes se déroule entre juin 1940 et la fin de la guerre, mais le narrateur, très présent, ne cesse d’anticiper ou de revenir en arrière avec agilité. Le récit se déroule en allers et retours entre la petite ville d’Edéa et Yaoundé. Il suit quatre des jeunes poètes dans leur marche vers le nord, vers la mort. Le jeune Bilong, qui expire en hurlant le nom de sa bien-aimée; Hegba, le géant à la hache, le bûcheron qui venge son père, tué par un arbre, sa mère, assassinée par un inconnu; et leurs frères d’armes, sans chaussures ni fusils, Philothée le bègue et Aloga, le conteur magnifique. C’est à travers leur regard, leur langage que l’auteur restitue leur marche à travers le Sahara, leur étonnement devant les réalités de la guerre, leur fierté quand enfin on leur fournit un uniforme ou les fusils des ennemis vaincus. Il laisse entendre le sabir petit-nègre que leur tiennent les officiers français. On éprouve avec eux la faim, la soif, les blessures; et au bout du compte, le mépris et l’oubli.

On n’oubliera plus jamais les figures féminines – les mères du marché, les pêcheuses, les amoureuses – prêtes à s’organiser en commandos de survie, à venger le viol, à préserver leurs enfants, avec une énergie et une drôlerie enthousiasmantes. Au village, il y a aussi le vieux Mbangue, le père de Pouka, ce géomancien dont les prophéties assomment tout le monde: le suicide d’Hitler, l’indépendance du pays… A Yaoundé, on voit naître une génération d’intellectuels, endoctrinés par quelques marxistes français, qui se sont mis à l’abri de l’Occupation au cœur de l’Afrique. La Résistance va permettre à la France de faire du Cameroun, jusqu’ici sous mandat, une véritable colonie, puis un haut lieu de la «Françafrique».

Pour faire vivre le petit monde d’Edéa et celui de Yaoundé, Patrice Nganang a trouvé une langue étonnante. Il lui impulse un rythme, une vivacité dans les dialogues, comme si elle était traduite du bassa qui se parle à Edéa, dans lequel se seraient glissés des éléments «en français dans le texte». Il y mêle quelques mots d’anglais et d’allemand, héritages coloniaux, deux ou trois phrases en bassa, quelques tournures africaines, mais sans aucune coquetterie exotique. Une langue sensuelle, colorée, où les passages plus explicatifs s’inscrivent sans hiatus, dans une rhétorique rigoureuse. La présence constante, ironique, engagée, du narrateur, avec ses adresses au lecteur et ses anticipations, rappelle constamment que cet épisode clé est à inscrire dans la longue histoire de la «pacification» de l’Afrique et de ses liens pervers avec la métropole.

Facebook de l’auteur Patrice Nganang

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