6:12 pm - Saturday October 25, 2014

Interview de Sidiki Bakaba depuis la résidence du président Gbagbo

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Acteur et réalisateur ivoirien proche de Laurent Gbagbo, Sidiki Bakaba se trouve à ses côtés dans la résidence de Cocody. SidikiBakaba 251x300 Interview de Sidiki Bakaba depuis la résidence du président Gbagbo Acteur dans de nombreuses pièces de théâtre et au cinéma dans le très beau Visages de femmes (Désiré Ecaré, 1972), Bako, l’autre rive (Jacques Champreux, 1977) et Camp de Thiaroye (Ousmane Sembene, 1987), il est auteur de plusieurs documentaires et fictions. Il a récemment tourné Cinq siècles de solitude, la victoire aux mains nues, sur les événements politiques qui ont secoué la Côte d’Ivoire entre 2002 et 2004. Il est occupé à filmer les combats des derniers jours, et nous l’avons eu au téléphone ce mercredi 6 avril, sur fond de tirs assourdissants, pendant l’assaut lancé au matin par les forces pro-Ouattara contre Laurent Gbagbo. Sidiki Bakaba, 62 ans, un Ivoirien «nordiste» issu du grand groupe mandingue, explique à SlateAfrique les raisons pour lesquelles il reste loyal, jusqu’au bout, à son ami Laurent Gbagbo. Ce dernier l’avait nommé directeur du Palais de la culture dès son accession à la présidence en 2000.

SlateAfrique – Pourquoi êtes-vous toujours à la résidence aux côtés de Laurent Gbagbo?

Sidiki Bakaba – Un proverbe indien disait à l’époque de Gandhi que le paysan laboure en temps de paix, mais laisse la houe en temps de guerre pour aller défendre son pays. J’ai fait un film sur les événements de 2002-2004 qui s’appelle La victoire aux mains nues, et qui raconte le massacre qui s’est produit devant l’hôtel Ivoire. Je continue de filmer aujourd’hui, j’étais tout à l’heure sur un véhicule RPG et j’ai dû sauter pour me protéger. Je défends mon pays.

SlateAfrique – Vous défendez votre pays ou votre ami Laurent Gbagbo?

S.B. – Mon pays! Je reste aux côtés de Laurent Gbagbo. C’est un grand frère, c’est aussi la réalité. Mais je vois des gamins de 22 ans qui ont la rage au cœur, qui veulent l’indépendance réelle et totale. Nous, à notre adolescence, nous avons connu l’indépendance, qui a été un échec lamentable et du bluff, avec des rapports de conseils des ministres qui étaient d’abord visés à Paris. La plupart des jeunes d’aujourd’hui en Côte d’Ivoire n’ont pas eu la chance de faire des études comme nous, mais ils savent ce que c’est que la défense de la souveraineté. En Tunisie, il n’a pas fallu une semaine pour faire tomber le président Ben Ali. On ne se pose pas la question de savoir pourquoi les Ivoiriens, à l’inverse, sont là pour défendre leur Président. Il y a ici des gens extraordinaires qui sont écœurés par le mensonge dont on leur rebat les oreilles. Chaque fois que je filme un de ces jeunes en gros plan, ils disent: «Je veux la vraie indépendance Papa, pas ce que vous avez vécu.» Il faut libérer ce pays et les autres pays. J’ai toujours été un homme de spectacle et voilà que, depuis quelques jours, je suis un militaire.

SlateAfrique – Comment est l’ambiance à la résidence de Cocody?

S.B. – Très familiale, tranquille. Les gens chantent et prient. Tout va bien. Laurent est souriant pour ceux qui ont la chance de le voir. Il n’y a aucune panique.

SlateAfrique – Ne pensez-vous pas que la Radiotélévision ivoirienne (RTI) a déversé de la propagande incitant à la haine ces derniers mois?

S.B. – Elle a diffusé des films qui ont été faits par les Français eux-mêmes, comme ce documentaire sur la Françafrique qui a galvanisé les gens. Quand on parle de propagande, croyez-vous que c’est seulement la télévision française qui dit la vérité? Tout est faux! Hier encore, le soir du 5 avril, on en riait ici: on annonçait que Laurent avait signé un papier pour sa reddition! Ce matin, on a commencé à nous canarder. Les dépêches disent que ce n’est pas la France qui est derrière, que ce sont les combattants pro-Ouattara qui donnent l’assaut, qu’ils ont déjà d’ailleurs mis le pied dans notre cour. Je peux vous dire que tout est faux, puisque j’y suis: nous avons en face de nous l’armée française, le Bima, ou alors ce sont des Ivoiriens aux visages pâles et aux yeux bleus. Ils attendent le soir pour que les hélicoptères viennent nous canarder. Je ne sais pas quelle est leur stratégie, mais c’est de la lâcheté. Mais dans toutes les guerres, c’est pareil. La guerre ne se fait pas seulement avec des armes, mais aussi avec des images. J’ai filmé les corps des jeunes qui tombent du côté de l’armée pro-Alassane, j’ai tout filmé: les liasses d’argent qu’ils ont dans les poches, ce sont des faux, comme on fait au cinéma. Le premier billet de la liasse est vrai, et à l’intérieur, il n’y a que du papier. Si on est réduit à payer des mercenaires avec du papier…

SlateAfrique – Pourquoi vous engagez-vous de la sorte au risque de votre vie?

S.B. – Je n’ai plus l’âge de ces gamins que je filme. Nous, les Soninkés, nous avons un âge auquel nous n’avons pas le droit de parler. Or, à mon âge, parler est un devoir. Des deux côtés, il y a de l’exagération. Quand j’entends sur la RTI que celui qui est en face est un étranger, alors là je dis non! C’est un candidat à la présidentielle. Si on va sur ce terrain, alors moi aussi je suis visé.

SlateAfrique – Vous reproche-t-on le fait que soyez du Nord dans l’entourage de Gbagbo?

S.B. – Le premier qui me dit que je suis un étranger, je lui donne un coup de pied! Je suis né Français en 1949. L’indépendance m’a trouvé ici. J’ai une patrie, la Côte d’Ivoire. Je ne vais pas faire comme d’autres artistes et aller me planquer à Paris! Je dois être là où ça se passe. Tout est faux! Tout à l’heure, je repartirai filmer sur le front! Si le Burkina avait été agressé comme l’est la Côte d’Ivoire, si la France avait été agressée comme l’est la Côte d’Ivoire, j’aurais aussi filmé!

SlateAfrique – Le poison de l’ivoirité n’a-t-il pas détruit la Côte d’Ivoire?

S.B. – Je suis le premier à le dire! Quand la hyène veut manger son petit, elle l’accuse de sentir la chèvre. Ce n’est pas Gbagbo qui a amené l’ivoirité. Laurent Gbagbo, un Bété, a écrit en 1971 un texte intitulé Soundjata, lion du Manding. Son héros, c’est le premier empereur de l’Afrique de l’Ouest. Et dans cette pièce, il écrit souvent: «Plutôt la mort que la honte.» L’ivoirité, j’en ai moi-même été victime en 1992 quand on m’a considéré comme un pestiféré dans mon pays, parce que j’étais l’ami d’un opposant à Houphouët-Boigny, ce même Gbagbo qui a fait mettre toutes mes affaires dans un conteneur pour que je reparte en France. Il y a eu dans les journaux des pages d’insultes à mon égard, sous le seul prétexte que je ne serais pas Ivoirien, mais Mandingue, Malinké, Soninké. Ils n’avaient pas d’autres arguments. C’est de l’incompétence, de la jalousie, de la faiblesse que de dire celui-là n’est pas Ivoirien. Laurent m’a dit de ne pas répondre et je suis reparti en France.

A table, un jour, quelqu’un m’a posé la question de mes «horizons». Laurent s’est fâché, il a été blessé à ma place, et a répondu: «Vous ne savez pas qu’il vient d’Abengourou?» Je suis né dans cette ville, chez les Agnis, en pays akan. Je considère cela comme une richesse. Tenez, il y a un jeune écrivain ivoirien, Koffi Kwahulé, qui écrit pour la Comédie française. Il est Baoulé de père et de mère et il est né à Abengourou comme moi. Et voilà que les écrivains ivoiriens se réunissent pour dire qu’il est Ghanéen! Pourquoi? Aucun d’eux n’arrive à sa cheville! Je peux vous dire que tout ce qui a été dit contre Ouattara, toutes ces années de rejet, c’est terrible. Je me bats, je suis au feu, je prends des risques… Vous savez, on dit chez nous: «Donne tout à l’étranger.»

Il y aurait une psychanalyse à faire, une histoire à raconter. Quand les Akans sont venus du Ghana en suivant la reine Pokou, le peuple Baoulé est né [Baoulé signifie l'enfant est mort, ndlr]. La reine Pokou a sacrifié son enfant pour passer en Côte d’Ivoire. Comment peut-on traiter les Akans d’étrangers? Il faut que nous nous asseyons dans ce pays pour résoudre le problème de l’ivoirité. Le jour où les petits Ivoiriens auront appris à l’école à quel point ils sont riches de leurs origines, nous aurons une nation. Pour l’instant nous n’avons pas de nation, mais un peuple dont on ne s’est pas occupé sérieusement pendant cinquante ans.

SlateAfrique – Que reprochez-vous à Alassane Ouattara?

S.B. – Je ne lui reproche rien, à lui. C’est mon frère aussi. Le problème politique qui est posé, avec les élections, je le regarde simplement, je l’observe. Je ne dis rien. Tout cela ne mérite pas qu’on s’arme pour venir bousiller tout le monde. Mais les gamins sont obligés de se battre: on a en face de nous des blancs! On a fait un monstre de Laurent Gbagbo. On peut tout lui reprocher, sauf l’ivoirité. Je souhaite qu’ils s’apaisent tous les deux. Il faut que nous, les plus de 50 ans, cessions d’être égoïstes et pensions aux enfants, les jeunes qui font 70% de notre population et qui se battent et tombent aujourd’hui.

SlateAfrique – Laurent Gbagbo est-il décidé à partir ou à mourir? Y a-t-il des discussions dans son entourage sur la stratégie à avoir, ou pour lui dire qu’il aurait du partir plus tôt?

S.B. – Je ne pense pas qu’il partira. Cela fait quatre mois qu’on est là. Si les Ivoiriens ne voulaient pas de Laurent Gbagbo, ils l’auraient déjà fait partir.

SlateAfrique – Une manifestation contre la RTI menée par les partisans de Ouattara n’a-t-elle pas été réprimée dans le sang, le 16 décembre?

S.B. – Il arrive que dans les manifestations, quand des tirs interviennent, il y ait une riposte. Voilà dix ans que nous sommes dans le sang. Nous avons un Président qui est l’un des plus démocrates du continent. Il a une démocratie qui est en avance. Il y a la liberté d’expression ici. Les discussions ici dans son entourage portent plutôt sur le fait qu’il ne sévit pas assez. Il n’est pas assez dur. Avec le pouvoir, il faut être beaucoup plus dur. Il y a eu des exactions de tous les côtés, on a découvert un charnier énorme à Duékoué. On ne va pas dire que Gbagbo est allé encore faire un charnier là-bas! Si les Ivoiriens ne voulaient pas de Gbagbo, ils se lèveraient, et il s’en irait. Si ce sont d’autres gens qui dictent son départ, il ne partira pas. A sa place, je ne bougerais pas. Quand on n’est pas d’accord, on doit être capable de dire non. J’ai des échos de l’Occident: je peux vous dire qu’il n’est pas question d’exil. Personne n’a fui, tout le monde est ici. Quelquefois, des tirs tombent dans la cour, mais ça ne fait peur à personne. Laurent Gbagbo dérange, comme Sékou Touré, comme Sankara, comme Lumumba, parce qu’il tient le langage de la souveraineté.

SlateAfrique – A-t-il peur de poursuites devant la Cour pénale internationale?

S.B. – On peut lui attribuer tout ce qu’il n’a pas fait! On a vu ce qui s’est passé avec Saddam! Les armes de destruction massives en Irak, on ne les a jamais vues… L’Occident n’arrête pas de se contredire. Aujourd’hui, on conteste ce qui s’est passé au Vietnam, en Irak. Ici, Obama avait été fêté comme un dieu, et certains ont tatoué son nom sur leurs bras. Mais Obama est un Président de l’Amérique de droite, point barre. Comme Kofi Annan, qui n’a fait que combattre l’Afrique, ils sont aux ordres et n’ont pas de pensée africaine.

Propos recueillis par téléphone par Anne Khady Sé (Slate)

 

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