Maurice Bandaman : “Si j’étais Koulibaly, j’aurais démissionné”
p>Maurice Bandaman, grand prix littéraire d’Afrique noire, refuse de se mettre en marge du débat sur le rôle des intellectuels dans la déstructuration du tissu sociopolitique ivoirien.•Pourquoi refusez-vous qu’on dise que les intellectuels ivoiriens n’ont pas joué leur rôle ?
Je ne partage pas cet avis parce que le rôle de l’intellectuel doit être situé dans l’espace et le temps, en un mot dans un contexte. Le rôle de l’intellectuel est de prévenir, d’annoncer les orages qui s’amoncèlent. Les intellectuels sont efficaces avant les crises. Mais, quand la crise s’installe et que la force militaire s’y mêle, la voix de l’intellectuel n’est plus audible. C’est pour cela qu’on peut penser que les intellectuels ont démissionné. En fait, ce que nous vivons aujourd’hui a été préparé durant une longue période d’aventure politique, d’orientations contraires aux valeurs démocratiques. En ce qui me concerne, j’ai pris position sur les grands thèmes de l’ivoirité, des dérives de la transition militaire, de l’iniquité de la Constitution.
•Comment se sont manifestées vos prises de position ?
Par des articles de presse, à travers les conférences et sur toutes les chaînes où j’ai été interrogé. De 1996 à 2003, j’ai régulièrement été présent dans la presse à travers le journal « le Jour » où j’animais une chronique hebdomadaire. Sur l’ivoirité, j’ai publié le 25 juillet 1996 un texte intitulé : « Le Libéria, le Burundi, le Libéria et nous ». Dans cet article, j’ai attiré l’attention de mes concitoyens sur le risque de dérapage identitaire lié à l’agitation qui se faisait dans le milieu intellectuel autour du thème de l’Ivoirité. Le concept de l’ivoirité, il faut le préciser, est un concept culturel créé par le poète Niangoran Porquet. Lui-même est métis national de père du Sud et de mère du Nord. Sa mère s’appelait Mariam. A travers sa griotique, il avait fait un poème qui s’intitulait « Mariam et griot poème ». Il était fier de son ivoirité. Il estimait que l’ivoirité était cette culture du brassage, du mélange et de l’ouverture. Porquet est mort en août 1995. Il n’a pas vu les dérives de ce concept. Les intellectuels qui étaient proches du président Bédié se sont vite défendus de l’avoir créé contre d’autres Ivoiriens. Mais toujours est-il que notre appréhension était que la Côte d’Ivoire était en train de prendre la voie des pays comme le Rwanda et le Libéria où le positionnement ethnique commençait à prendre le dessus sur la citoyenneté. Dans ces pays, on a classé les citoyens selon leurs origines.
•En clair, vous croyez avoir joué votre partition ?
J’ai joué mon rôle d’intellectuel. Quand j’ai vu que certains Ivoiriens ont commencé à parler d’Ivoirien de souche multiséculaire, d’Ivoirien de circonstance et qu’ajouté à cela, des lois avaient été votées pour que, pour être président de la République, il fallait être de père et de mère eux-mêmes ivoiriens de naissance, j’ai dit que les principes de la citoyenneté et de l’égalité étaient dévoyés. Lisez mon ouvrage «Chronique d’une guerre annoncée».
•Quelle lecture faites-vous de la Constitution ivoirienne?
Je suis d’accord avec Zadi Zaourou qui dit que nous avons une Constitution d’illettrés. Après le coup d’Etat, il fallait rédiger une nouvelle loi fondamentale. Là aussi j’ai pris position. Ce qui focalisait l’attention c’était les conditions d’éligibilité à la présidence. Un petit mot de deux lettres, « ET » est venu bouleverser tout le microcosme ivoirien. Nous avons dénoncé ce texte. Nous estimions que s’il fallait changer de République, la Constitution devait être différente de la Constitution précédente qui était marquée par le régime présidentialiste. Nous étions pour une Constitution qui débouche sur le régime parlementaire ou semi parlementaire pour éviter de fabriquer des chefs tyranniques. Nous concentrons entre les mains d’un seul homme tous les pouvoirs. Il a droit de vie et de mort. S’il se trompe, il n’y a personne pour lui porter la contradiction. La Constitution présidentialiste qui donne tous ces pouvoirs à un seul homme est dangereuse pour la démocratie. Nous avons aussi dénoncé le fait que les Ivoiriens étaient ségrégés en faisant la différence entre un citoyen né d’un parent ivoirien et un citoyen né de deux parents ivoiriens. Le code de la nationalité indique: « est Ivoirien tout individu ayant un de ses parents Ivoiriens ».
•Votre parti a pourtant appelé à voter pour ce texte
Mon parti n’a jamais appelé à voter pour ce texte. Il y a eu une manipulation de l’article relatif à l’éligibilité. Le texte pour lequel le Rdr a appelé à voter “oui” comportait le “ou” et non le “et”. Restons cependant dans le domaine intellectuel puisque au moment où je menais ce combat en appelant à voter “non”, je ne militais pas encore au Rdr. C’était l’écrivain qui parlait. J’ai dit à l’époque que cette Constitution portait des éléments confligènes, elle ne garantissait pas l’égalité entre les citoyens, elle ne garantissait pas le libre accès aux postes électifs. J’ai conclu que c’était une Constitution proche de celle de l’apartheid donc antidémocratique. Evidemment, c’est ce qui ce passe aujourd’hui. Des sages comme Memel Fotê, Barthelemy Kotchy, Zadi Kessy et Samba Diarra ont été mis en minorité par des éléments instrumentalisés par des officines politiques pour dévoyer ce grand travail abattu. Le résultat est là : une Constitution tout à fait bancale nous est servie. Ce texte nous a fait reculer au lieu de nous faire avancer. La rébellion est l’une des conséquences de cela.
•Votre cas personnel est un exemple qui montre que les intellectuels ivoiriens ont décidé d’être tous marqués politiquement. N’est-ce pas négatif?
On peut très bien militer dans un parti et continuer à penser, à écrire pour ce qui me concerne. A preuve, je viens de publier un roman il y a quelques mois. Je continue mon travail d’écrivain. L’intellectuel est efficace dans une société où il existe une opinion publique capable d’influencer l’action des décideurs. Dans les pays où les décideurs sont soucieux de leur image et préoccupés par la qualité de leur action, les intellectuels sont des contrepouvoirs. Là où l’alternance est possible, le peuple désavoue tout homme ou un régime qui n’a pas été à la hauteur. Dans les crises comme celle que nous connaissons où les autorités prennent des chemins contestables, l’intellectuel ou bien il reste sagement autour de sa table, ou bien il se transforme en homme d’action. Quand il a la possibilité de joindre l’action à la pensée, il faut qu’il le fasse. On a vu Senghor et Césaire, ils ne sont pas devenus moins intellectuels parce qu’ils sont devenus hommes politiques. C’est vrai qu’aujourd’hui, chaque intellectuel est politiquement marqué. La politique est aussi un moyen de faire avancer la société.
•Le problème est que les intellectuels marqués d’ici n’arrivent plus à dire la vérité ? Vous, par exemple, avez-vous déjà interpellé la direction de votre parti sur certaines prises de position ?
Nous ne sommes pas au pouvoir. L’approche intellectuelle de l’opposition n’est pas la même que l’approche d’un parti qui est au pouvoir. Un parti au pouvoir a tous les moyens de l’Etat pour exercer ce qu’on appelle la violence légale à travers les instruments institutionnels que sont la justice, l’armée, la police et les moyens matériels de l’Etat. Dans l’opposition, nous nous battons pour l’égalité, la justice, la transparence des élections parce que nous pensons que c’est par des élections justes que peut sortir la qualité. Dans cette dynamique, nous nous sommes mis en ordre de bataille pour un chef en qui nous reconnaissons des qualités. Moi, j’ai choisi Ouattara.
•Avez vous déjà critiqué des actes et discours de Ouattara ?
Depuis que je suis au Rdr, tous ses actes et ses discours répondent à ma vision du monde.
•On vous reproche d’être l’un des plus grands laudateurs de Alassane Ouattara. Est-ce cela le rôle du penseur ?
Moi, j’admire la qualité, j’aime la qualité. Et je travaille pour la promotion de cette qualité qui est la rigueur, l’intégrité, la compétence. M. Ouattara est un travailleur. Ce sont les hommes de cette trempe qui impulsent le développement. Je reconnais la qualité et la valeur de l’homme. Je rêve pour mon pays d’un destin de qualité. J’ai voyagé sur tous les continents. Vous ne pouvez pas intégrer le concert des nations si vous n’avez pas des dirigeants rigoureux, compétents, ponctuels, humbles, respectueux et qui, dans leurs discours sont ouverts au monde. Ouattara incarne toutes ces valeurs. Il a une longue expérience de la gestion des hommes. Je ne suis pas laudateur de M. Ouattara. Je suis plutôt son admirateur. Je travaille pour que les valeurs qu’il incarne soient partagées par les Ivoiriens qui aiment le travail.
•Les penseurs du Fpi accusent les intellectuels de l’opposition de n’avoir rien proposé et que, étant membre du gouvernement, vous êtes comptables de la décadence. Quelle réaction ?
Ce n’est pas l’opposition qui est au pouvoir. Ce n’est pas elle qui fait que cette transition perdure. Le Fpi est historiquement et politiquement responsable de ce qui arrive à la Côte d’Ivoire. Même si dans ses gouvernements successifs depuis 2002, il y a des cadres de l’opposition. C’est Laurent Gbagbo qui est politiquement responsable des actes posés par tous ses Premiers ministres et ministres quel que soit leur bord politique. Les partis ne sont pas responsables des actes que posent leurs ministres dans le gouvernement de Laurent Gbagbo. C’est une erreur grave de croire que parce qu’il y a des cadres du Rdr et du Pdci au gouvernement, c’est leur parti qui est responsable. Moi, Maurice Bandaman, le jour où mon parti arrive au pouvoir, si les valeurs pour lesquelles je me suis battu ne sont pas mises en pratique, vous verrez si suis un intellectuel ou je ne le suis pas. Si le « Vivre ensemble » n’est pas mis en pratique, je démissionnerai du Rdr. Mamadou Koulibaly, par exemple, il n’est pas assez courageux, il sait très bien que son parti a échoué, si j’étais à sa place, j’aurais démissionné du Fpi. Il doit démissionner, c’est ce que fait un intellectuel.
•On vous reproche d’avoir peur du débat. Koulibaly estime que l’intellectuel qui a peur de parler n’en est pas un car même sous l’apartheid ou le nazisme, il y a eu des prises de position fermes.
Koulibaly peut dire cela avec bonne conscience. Quand au cours du forum de réconciliation nationale, en tant que président des écrivains, nous avons pondu une déclaration, le lendemain, j’ai échappé à un assassinat. On me reprochait une prise de position en faveur de l’égalité, de la révision de la Constitution. Les résolutions du forum comportaient 15 points. Sur les 15 points, 7 reprenaient les points développés dans notre communication. Ça veut dire que nous avions défendu ce qui était bon pour la Côte d’Ivoire. Plusieurs fois, j’ai échappé à des agressions physiques. Oui, sous le nazisme, sous l’apartheid, des intellectuels se sont battus. Mais, ils ne sont pas morts. Mandela a fait la prison pendant 25 ans mais il n’est pas mort. Il est sorti en très bonne santé. Ce ne serait pas possible ici. En Côte d’Ivoire, au lieu de jeter les gens en prison, on les tue. En France quand Sartre manifestait dans la rue, De Gaulle le faisait encadrer par des policiers en civil parce que c’était une valeur à ne pas tuer. Ici, sous la refondation, les droits de l’Homme, le respect de la vie humaine sont des valeurs bafouée. Nul n’a envie de se faire tuer. L’homme a un devoir divin de protéger sa vie. Quand on ne vous lynche pas physiquement, on le fait dans les médias proches du Fpi. C’est la dictature de la pensée unique et pourtant c’est un régime d’intellectuel. Le Fpi a donné raison à ceux qui prétendent que les intellectuels au pouvoir sont pires que les analphabètes. Sous Houphouët, Koulibaly pouvait dénoncer, il n’était pas menacé de mort. Quand on n’arrive pas à vous tuer, on tue vos parents. C’est indigne pour des gens qui se sont battus pour la démocratie.
Interview réalisée par Traoré M. Ahmed
26.01.2009. 11:26
jfmiih le 11.02.2009. 02:36
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